L’empreinte historique de la théorie de l’entrepreneur. Enseignements tirés des analyses de Jean-Baptiste Say et de Joseph Aloïs Schumpeter

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19Say a pour ambition de remédier au déclin économique de la France, et pour cela d’établir une sorte de méthode économique pratique [7]. Ses ouvrages sont très didactiques. Il a à la fois le souci de la précision, de l’explication et de la vulgarisation. Or Say attribue les mauvais résultats économiques de la période préindustrielle à la méconnaissance des gouvernements de principes de l’économie politique (Legris, Ragni, 2003). Il pensait que pour assainir la morale de la société française, il fallait enseigner l’économie politique au peuple pour qu’il puisse ainsi vivre dans de meilleures conditions (Hashimoto, 2003). Si Say part de la lecture de Smith, il n’est pas le vulgarisateur de son œuvre en France, mais développe un corpus de connaissances nouveau et une méthode économique nouvelle, comme le souligne Schumpeter (1983, t. 2). Say est fort critique vis-à-vis de tout ce qui constitue le fondement de la théorie du Britannique : l’innovation, l’entrepreneur, la valeur, les débouchés. Les annotations de Say dans son exemplaire de La richesse des nations, le montrent. Mais, comme Quesnay et Smith, Say pense macro-économiquement, ils sont tous libre-échangistes et en désaccord avec le Mercantilisme (Hashimoto, 2003).

20En se plaçant comme le propagandiste de l’œuvre de Smith en France, Say développe sa propre conception du libéralisme. Dans le Catéchisme d’économie politique (Say, 1996, pp. 346 et suivantes), publié en 1821, il explique avec force de détails qu’il existe une étroite relation entre l’entrepreneur et le savant, soit entre l’économie et la science. Il pose une série de questions sur l’utilisation des machines : « le service des machines est-il avantageux aux producteurs et aux consommateurs ? », « n’est-il pas dans tous les cas funeste à la classe des ouvriers ? », « le service des machines ne tend-il pas au perfectionnement de la société en général ? ».

21Say explique que le progrès technique « est avantageux aux entrepreneurs d’industrie aussi longtemps qu’il ne fait pas baisser le prix des produits. Du moment que la concurrence a fait baisser les prix au niveau des frais de production, le service des machines devient avantageux aux consommateurs » (Say, 1996, pp. 347-348). Il ajoute que le progrès technique n’a pas une influence négative sur la classe ouvrière, car l’utilisation croissante de machines va de pair avec l’emploi de main-d’œuvre. Say cite plusieurs exemples : l’imprimerie qui a remplacé les moines copistes, les métiers à tisser mécaniques dans le textile. Enfin, l’emploi de machines libère du temps pour d’autres activités : les arts et la production de connaissances d’une manière générale (Say, 1996, pp. 347-348). Say ne fait pas explicitement dans ces lignes le lien entre l’introduction et la diffusion des machines et l’entrepreneur. Il est pourtant très certainement le premier économiste à faire le lien entre l’entrepreneur et l’innovation (vocable qu’il n’emploie pas), en définissant l’entrepreneur comme l’intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et l’ouvrier qui l’applique à l’industrie.

22Say critique aussi Smith (tout comme Ricardo) fortement lorsqu’il est question de distinguer l’entrepreneur et le capitaliste quant à la nature de leurs revenus. Say distingue d’une part les ressources (capital, industrie et terre) et les services producteurs tirés de ces ressources (Steiner, 1997, p. 612). Chacun de ces services apparaît sur un marché particulier. Say inventorie cinq marchés, dont trois pour l’industrie : le marché des services des savants, des services des entrepreneurs et des ouvriers. Le savant met sur le marché une offre de connaissances en les diffusant par exemple sous forme d’ouvrages. L’offre de services des entrepreneurs est faible pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’entrepreneur ne possède pas forcément le capital pour investir, et doit donc se le procurer auprès des offreurs de capitaux. En second lieu, l’entrepreneur doit réunir un ensemble de qualités qui le sont rarement dans un seul individu. Enfin, la fonction d’entrepreneur est inséparable du risque, jusqu’à perdre sa fortune et son honneur. Cependant, Say fait peu référence à l’œuvre de Cantillon. Il n’est pas sûr, en effet, qu’il en ait eu connaissance (Steiner, 1997, p. 621). Enfin, le marché des services des ouvriers est le marché du travail non qualifié. Les revenus des ouvriers sont faibles et sont directement liés à la demande en main-d’œuvre des entrepreneurs. L’entrepreneur joue un rôle central en tant que demandeur de services aux travailleurs, aux capitalistes et aux savants (et au besoin aux agriculteurs, mais c’est une question que nous n’avons pas traitée ici) (Steiner, 1997, p. 617). L’entrepreneur est à la fois l’intermédiaire entre ces différents marchés et le gestionnaire de la production. Les profits de l’entrepreneur sont incertains. Il détient des informations qui lui permettent de défendre au mieux ses intérêts.

23Par ailleurs, si Say relie étroitement l’action entrepreneuriale et le progrès technique, l’entrepreneur a également un rôle à jouer dans la loi des débouchés, qui est très certainement au cœur de son œuvre. Il définit cette loi pour s’opposer à Sismondi, comme le souligne Schumpeter (1983, t. 2, p. 322), qui désirait montrer l’impasse à laquelle pouvait conduire une production illimitée. Dans la Revue encyclopédique, Say critique en effet la théorie de Sismondi [8] et poursuit sa croisade « pour la vérité » (Gillard, 2011, p. 175). Ce faisant, pour Say, le problème ne résidait pas dans l’abondance de biens, mais dans l’incapacité des consommateurs de les acquérir. La question est également de savoir si l’offre de biens correspond à la demande. Aussi pour Say, le problème n’est pas de trop produire, mais de ne pas produire ce qui convient. La surproduction est donc due aux mauvais calculs de la part des entrepreneurs. Et, surtout pour Say, il importe d’analyser le processus sur la longue période. Il souligne que le progrès de l’industrie ne pénalise pas la classe ouvrière, mais permet aux entrepreneurs de produire davantage à salaire constant. Or, les salaires sont souvent plus élevés dans les activités mécanisées que dans les autres. Le progrès permet à la fois des baisses de prix, des hausses de salaires et la multiplication des produits. Il ne faut pas selon Say que le législateur instaure des contraintes (telles que garanties de salaire, obligation de partage) qui aurait pour effet de scléroser l’esprit d’entreprise et par conséquence l’économie du pays.

24Pour que l’entrepreneur soit en phase avec le rôle qu’il doit jouer dans l’économie, Say s’applique à définir ce qu’il nomme le « métier de l’entrepreneur » (Boutillier, Uzunidis, 1995, 1999 ; Say, 1953) :

  1. il agit pour son propre compte. Mais, entrepreneur et chef d’entreprise ne sont pas tout à fait synonymes. L’entrepreneur n’a pas forcément recours au travail d’autrui. Il monte une affaire principalement dans un souci d’indépendance (Say, 1953, p. 132) ;
  2. il peut exercer différentes professions : horloger, cultivateur, teinturier, etc. (Say, 1953, p. 132) ;
  3. c’est en innovant qu’il est entrepreneur, puisqu’il est un intermédiaire entre le travail d’exécution de l’ouvrier et le travail de recherche du savant. Son travail est productif au même titre que celui du savant et de l’ouvrier (Say, 1953, pp. 114-115) ;
  4. il doit être doté par la providence d’une « capacité de jugement ». La réunion de ces qualités en un seul individu n’est pas courante, car « ce genre de travail exige des qualités morales dont la réunion est peu commune » (Say, 1953, p. 118) ;
  5. il a « la tête habituée au calcul » pour « comparer les frais de production avec la valeur que le produit aura lorsqu’il sera mis en vente » (Say, 1953, p. 134) ;
  6. l’entrepreneur joue un rôle économique actif, non seulement en créant une entreprise, mais aussi en organisant et planifiant la production, et en supporte personnellement tous les risques (Say, 1953, p. 135) ;
  7. les profits ne sont pas le « fruit de la spoliation », car leur réalisation dépend d’un grand nombre d’aléas que l’entrepreneur ne peut maîtriser. Il doit aussi supporter toutes les conséquences de la banqueroute, jusqu’à tout perdre (Say, 1953, p. 135).

25Say, comme plus tard Schumpeter, met l’accent sur la capacité d’innovation de l’entrepreneur. Pour surmonter les multiples obstacles, il ne peut s’en remettre à la routine. Il doit sans cesse inventer, c’est-à-dire avoir le « talent d’imaginer tout à la fois les meilleures spéculations et les meilleurs moyens de les réaliser » (Say, 1832, p. 48). Pour Say, l’économie peut être mue par l’entrepreneur à condition que les (nouvelles) institutions lui fassent confiance et que lui-même soit assez perspicace pour détecter les bonnes affaires et ne pas conduire l’économie à la faillite.

26Dans Théorie de l’évolution économique, publié en 1911, Schumpeter développe une analyse originale du capitalisme dont l’acteur incontesté est l’entrepreneur. Celui-ci comble les lacunes du modèle walrasien. L’entrepreneur schumpétérien s’inscrit dans une dynamique historique, en perpétuelle évolution. La position de Schumpeter vis-à-vis de Walras fut ambigüe (Schumpeter, 1983). D’un côté, il afficha une très grande admiration pour l’économiste français, tout en condamnant le caractère statique de son modèle, qu’il appréhendait au moyen du « circuit économique », réduisant l’entrepreneur à un rôle passif de coordinateur des marchés (Schumpeter, 1935). Mais, Schumpeter s’interroge aussi en substance sur le manque d’intérêt des économistes [9] pour l’entrepreneur au profit du capitaliste. Au fil des siècles, l’entrepreneur a pourtant pris une place croissante dans l’économie, évolution qui est concomitante au développement du laisser-faire et aux théories économiques qui s’y rattachent. En effet, privilégiant une approche historique de l’économie, Schumpeter explique le processus qui conduit de la transformation de la société féodale en société capitaliste. Ainsi, avec l’intellectuel laïc qui apparaît au cours de la Renaissance, période marquée par le développement du commerce et de l’activité manufacturière, se dessine l’homme d’affaires, le marchand, dont le rôle dans l’économie fut croissant au fil des siècles.

27En s’appuyant sur l’histoire et l’actualité économiques, Schumpeter dresse le portrait d’un entrepreneur prompt à relever des défis, une sorte de héros nietzschéen, qui repousse la routine pour aller contre l’ordre économique établi. Ce faisant, il instrumentalise l’entrepreneur pour expliquer la dynamique du capitalisme ou selon ses dires « l’évolution économique » qu’il oppose au « circuit économique ». L’entrepreneur est l’agent économique qui innove. Il n’est pas résolument certain de l’effet de sa trouvaille, mais elle peut devenir un moyen de lui conférer provisoirement (concurrence oblige) une position de monopole (Boutillier, Uzunidis, 2010 ; Schumpeter, 1935).

28D’une manière générique, l’entrepreneur est l’agent économique qui réalise de « nouvelles combinaisons de facteurs de production » : 1/ fabrication d’un nouveau bien, 2/ introduction d’une nouvelle méthode de production, 3/ ouverture d’un nouveau débouché, 4/ conquête d’une nouvelle source de matières premières ou de produits semi-ouvrés et 5/ réalisation d’une nouvelle organisation du marché (ex. création d’une situation de monopole). Cette définition assimile étroitement l’entrepreneur et l’innovation, tout en donnant à l’innovation une définition très large qui s’apparente à autant d’opportunités de profit (Schumpeter, 1935, p. 319).

29Mais, au-delà de cette définition générique de l’entrepreneur, nous pouvons esquisser à partir des deux œuvres principales de Schumpeter, le portrait de l’entrepreneur et du capitalisme, dans lequel il est encastré (Boutillier, Uzunidis, 1995, 1999 ; Schumpeter, 1935, pp. 329-331) :

  1. l’entrepreneur est juridiquement indépendant, mais économiquement dépendant en raison des rapports de concurrence ;
  2. son indépendance est aussi limitée par les difficultés auxquelles il peut être confronté pour réunir les capitaux afin de démarrer son activité. L’entrepreneur doit vaincre le conformisme du banquier, opinion partagée avec Say. Cette remarque relative au rôle du banquier, permet à Schumpeter de distinguer l’entrepreneur du capitaliste, et par conséquent le profit (rémunération de l’entrepreneur) et l’intérêt (rémunération du capitaliste). Le rôle du banquier est fondamental puisque c’est celui-ci qui rend possible l’exécution des nouvelles combinaisons. Schumpeter reconnait à Say (avec Cantillon) son apport fondamental dans la théorie de l’entrepreneur, en particulier en distinguant l’entrepreneur et le capitaliste. Mais, il considère la définition de l’entrepreneur de Say trop succincte, puisque ce dernier définit la fonction d’entrepreneur comme étant de combiner les facteurs de production en un organisme productif. Si Schumpeter considère que Say n’est pas allé assez loin dans sa définition de l’entrepreneur (en la centrant sur l’entreprise), il souligne son apport déterminant qui a permis de transformer une notion de sens commun en un outil scientifique (Schumpeter, 1983, t. 2, p. 243). C’est un individu hors du commun, une sorte de héros. L’exécution des nouvelles combinaisons est « difficile et accessible seulement à des personnes de qualité déterminées ». Seules quelques personnes « ont les aptitudes voulues pour être chefs dans une telle situation » ;
  3. on n’est pas entrepreneur à vie. Un entrepreneur n’est entrepreneur que lorsqu’il réalise de nouvelles combinaisons de facteurs de production, non lorsqu’il gère son entreprise au quotidien, « quelqu’un n’est en principe entrepreneur que s’il exécute de nouvelles combinaisons » ;
  4. être entrepreneur ne se résume pas à combiner les facteurs de production, activité qui peut (paradoxalement ?) devenir routinière. Mais, seul l’entrepreneur réalise de nouvelles combinaisons de facteurs de production ;
  5. l’entrepreneur relie la technique et l’économie en réalisant ses nouvelles combinaisons de facteurs de production, sorte d’intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et l’ouvrier qui l’applique à l’industrie, conformément à la définition que Say donne de l’entrepreneur. Il est ainsi l’agent économique qui innove. En ce sens, Schumpeter distingue clairement l’innovation et l’invention. L’invention, contrairement à l’innovation, peut se révéler stérile en matière de création d’entreprises et de richesses ;
  6. la recherche du profit est secondaire, bien qu’elle ne soit pas négligée. L’entrepreneur est une espèce de joueur pour qui la joie de créer l’emporte sur la recherche intrinsèque du gain. Même si le profit couronne le succès des nouvelles combinaisons de facteurs de production. Il est l’expression de la valeur de la contribution de l’entrepreneur à la production, comme le salaire pour le travailleur. Mais, Schumpeter distingue aussi plusieurs profils d’entrepreneur au regard de leur motivation : 1/ le bourgeois typique qui a hérité d’une entreprise et qui en est le propriétaire ; 2/ le capitaine d’industrie qui possède les moyens de production et une influence sur les actionnaires. Ici, la motivation n’est pas le profit mais la domination sociale et la performance ; 3/ le dirigeant d’une entreprise qui est motivé par la reconnaissance des autres ; 4/ le fondateur d’une entreprise qui est le véritable entrepreneur et le plus créatif.
  7. c’est un calculateur génial, car il peut prévoir mieux que les autres l’évolution du marché. Qualifier l’entrepreneur schumpétérien de calculateur génial n’est cependant pas tout à fait exact, car les décisions prises par l’entrepreneur ne relèvent pas de la rationalité walrasienne, mais d’une rationalité subjective qui se fonde sur des facteurs psychologiques, selon la conception de Menger (2011) ;
  8. l’entrepreneur n’est donc pas rationnel, au sens de l’homo œconomicus : « l’entrepreneur typique ne se demande pas si chaque effort auquel il se soumet, lui promet un ‘excédent de jouissance’ suffisant. (…) Il crée sans répit, car il ne peut rien faire d’autre (…) » (Schumpeter, 1935, p. 134) ;
  9. il a du charisme et de l’autorité et sait s’imposer. « L’importance de l’autorité n’est pas absente, il s’agit souvent de surmonter des résistances locales, de conquérir des ‘relations’ et de faire supporter des épreuves de poids » (Schumpeter, 1935, p. 127) ;
  10. il se situe à l’extérieur des cercles d’affaires établis. Il est le « révolutionnaire de l’économie – et le pionnier involontaire de la révolution sociale et politique – ses propres collègues le renient (…) si bien qu’il n’est pas reçu parfois dans le milieu des industriels établis » (Schumpeter, 1935, p. 128) ;
  11. diriger une entreprise ne fait pas d’un individu un entrepreneur. « (…) des paysans, des manœuvres, des personnes de profession libérale (…) mais aussi des ‘fabricants’, des ‘industriels’ ou des ‘commerçants’ (…) ne sont pas nécessairement des entrepreneurs » (Schumpeter, 1935, p. 107) ;
  12. un inventeur n’est pas forcément un entrepreneur, et inversement. « La fonction d’inventeur ou de technicien en général, et celle de l’entrepreneur ne coïncident pas » (Schumpeter, 1935, p. 126) ;
  13. se rapprochant de Weber, Schumpeter considère que l’entrepreneur se caractérise aussi par un style de vie, un système moral d’éthique et de valeur (Schumpeter, 1935, p. 336) ;
  14. en dépit de leur caractère éphémère, le chercheur peut identifier la « classe des entrepreneurs » (Schumpeter, 1935, p. 336), soit le groupe social dont le comportement correspond aux traits caractéristiques identifiés ci-dessus, mais sans se fonder sur la propriété des moyens de production.

30Tout en cherchant à battre en brèche les fondements du modèle walrasien, l’entrepreneur schumpétérien reste pourtant relativement proche de la conception walrasienne puisque Schumpeter définit l’entrepreneur comme l’agent économique qui réalise des combinaisons de facteurs de production (Bréchet, Prouteau, 2010), assimilant ainsi entrepreneur et fonction de production. Mais, l’hypothèse d’atomicité du marché est balayée par la formation de grandes entreprises. Certains entrepreneurs sont pour une période donnée plus performants que d’autres et sont à la tête de grandes entreprises. L’hypothèse de transparence du marché est mise à mal par le comportement stratégique de l’entrepreneur. Sa réussite est étroitement liée à sa capacité d’anticipation sur ses concurrents. Mais, à partir du moment où ces hypothèses nodales tombent, que devient l’entrepreneur schumpetérien ? Peut-il survivre dans un monde où l’incertitude est permanente et où les entreprises qui réussissent sont celles qui grandissent ? L’ensemble de ces questions, conduit Schumpeter à se rapprocher de Marx.

31Poursuivant l’analyse critique de l’œuvre de Walras (1988, 1990, 1992), Schumpeter se plonge dans celle de Marx : la grande entreprise accroît son emprise sur l’économie et la société. Schumpeter invente l’entrepreneur pour dynamiser le modèle walrasien (Téboul, 1992). Mais, il n’ignore pas que la taille des firmes augmente. L’hypothèse de l’atomicité du marché est donc caduque. Des monopoles et des trusts se forment. Petit à petit, l’organisation se substitue à l’entrepreneur. Or dans le livre 1 du Capital, Marx explique que les capitalistes dominants sont ceux qui sont capables de mobiliser les plus grandes quantités de capital. D’où l’élimination progressive des plus faibles (faillites, rachats, fusions). Le développement du capitalisme est porteur de déséquilibre. Pour Marx (1976), le capital appelle le capital puisque l’introduction d’innovations techniques n’est possible que là où la production se réalise sur une échelle importante. C’est un processus quasiment sans fin (mais fragile, puisque bloqué périodiquement par les crises).

32La dynamique de l’accumulation se matérialise à la fois par un processus de concentration des capitaux entre les mains d’entrepreneurs privés et par la multiplication des « foyers d’accumulation » qui se concurrencent et qui sont nés de la dynamique même du processus d’accumulation. La concurrence contraint chaque capitaliste privé à accroître la productivité du travail qu’il emploie, pour réduire ses coûts et donc ses prix et de conquérir de nouveaux marchés. L’introduction de nouvelles méthodes de production dans l’entreprise nécessite l’accumulation préalable d’un capital. La concurrence accélère le progrès technique en favorisant le renouvellement des moyens de production avant qu’ils ne soient physiquement obsolètes.

33Schumpeter reprend dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie, l’argumentation de Marx sur la métamorphose de la concurrence en monopole. Sombart [10], dont Schumpeter était aussi très proche (via l’école historique allemande), eut recourt à une formule imagée, selon laquelle le « capitalisme prend du ventre » (cité par Passet, 2010, p. 752). Il souligne aussi que la concurrence parfaite n’a jamais existé que dans les manuels, et critique le caractère a-historique des analyses néoclassique. Le monopole est la manifestation de la dynamique du capitalisme. Le processus de « destruction créatrice » (Schumpeter, 1979, pp. 113-120) constitue la donnée fondamentale du capitalisme.

34Ce n’est pas la disparition d’une forme de concurrence (certes toute théorique) qui inquiète Schumpeter, mais la dislocation du cadre institutionnel du capitalisme, lequel repose sur la propriété privée et la liberté de contracter. Selon ses dires, la question fondamentale des économistes ne doit pas être l’étude du fonctionnement du capitalisme au jour le jour, mais doit être dynamique, en montrant comment il crée et détruit des structures en fonction des obstacles qu’il doit franchir. Il souligne en cela le caractère évolutionniste du capitalisme et l’apport de Marx sur ce point [11].

35Schumpeter refuse d’associer déclin de la concurrence et déclin du capitalisme, parce que la concurrence est généralement parée de toutes les vertus et le monopole de tous les vices. Le rejet du monopole ne doit pas reposer sur le fait qu’il est inefficace sur le plan économique, mais parce que « la structure politique d’une nation est grandement affectée par l’élimination d’une multitude de petites et moyennes entreprises (…), les fondements mêmes de la propriété privée et la liberté de contracter se dérobent dans un pays où les manifestations de ces droits disparaissent de l’horizon moral du public ». Les grandes sociétés anonymes entraînent la disparition de la « silhouette du propriétaire, et avec elle, l’œil du maître » (Schumpeter, 1979, p. 192).

36Schumpeter pronostique le passage du capitalisme au… socialisme. Cependant, l’entrepreneur disparaît, mais non l’entreprise, qui devient une organisation complexe. Dans le chapitre 12 de Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Schumpeter (1979, p. 181) évoque « le crépuscule de la fonction d’entrepreneur ». L’innovation devient une routine car le progrès technique devient le fait « (…) d’équipes de spécialistes entraînés qui travaillent sur commande et dont les méthodes leur permettent de prévoir les résultats pratiques de leurs recherches ». (Schumpeter, 1979, p. 181). Le développement des grandes entreprises est intimement lié à celui du marché financier. La propriété individuelle se dissout, elle se présente désormais sous la forme d’un « simple paquets d’actions » qui se substitue « aux murs et aux machines d’une usine, naguère si forte, du propriétaire sur son bien, d’abord en affaiblissant son droit de regard et en limitant sa possibilité effective d’en jouir comme il l’entend ; ensuite parce que le possesseur d’un titre abstrait perd la volonté de combattre économiquement, politiquement, physiquement pour ‘son’ usine, pour le contrôle direct de cette usine et, s’il le faut, de mourir sur son deuil » (Schumpeter, 1979, p. 194). Schumpeter reconnaît aussi que la société anonyme a donné au capitalisme les moyens de se développer sur une échelle élargie, mais aussi, qu’elle mine les fondements institutionnels du capitalisme. La société anonyme « socialise la mentalité bourgeoise, elle rétrécit progressivement la zone où peuvent s’exercer les initiatives capitalistes, bien plus, elle finira par détruire les racines mêmes de ce régime » (Schumpeter, 1979, p. 212). En se développant, le capitalisme « détruit son propre cadre institutionnel, mais encore crée les conditions d’une évolution nouvelle. (…) Chaque fois que la charpente capitaliste perd un de ses étançons, un obstacle au plan socialiste disparaît simultanément. À ces deux égards, la vision de Marx était juste » (Schumpeter, 1979, p. 220).

37

« La plupart des arguments (…) peuvent se résumer dans la thèse marxiste d’après laquelle le processus économique tend à se socialiser de lui-même – tout en socialisant l’âme humaine (…). Les entreprises (…) sont contrôlées par un petit nombre de grandes sociétés bureaucratisées (…). La propriété et la gestion des entreprises se sont dépersonnalisées – l’appropriation ayant dégénéré en détention d’actions et d’obligations et le poids du pouvoir ayant acquis une mentalité analogue à celle des fonctionnaires ».(Schumpeter, 1979, p. 293)

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